L'Irlandais Greatracks, médium guérisseur :

Le dix-septième siècle fut, en Angleterre, une époque de grande exaltation religieuse. Les sectes se multiplièrent ; elles eurent chacune leur prophète et leur prophétesse. Détournés par la réforme de la foi catholique, les Esprits, avides de croyances, se cherchèrent un autre but. Il se produisit alors des faits extraordinaires, des cures miraculeuses opérées par des gens sincères, sous l'influence d'une ferveur sans artifice qui rappelle ces paroles de Pascal : « Les miracles existent pour ceux qui croient ». Mais Pascal se trompait, il y a simplement la manifestation d'une loi.

[Irlande]

Parmi ceux qui eurent le don de guérir, l'Irlandais Greatracks fut des plus éminents. Après avoir servi dans l'armée anglaise, il revint en Irlande, qu'il trouva dans l'état le plus déplorable. Retiré à la campagne vers 1656, il résolut d'y vivre sur un petit domaine de ses pères qu'il tacha d'améliorer, en servant Dieu et son prochain, faisant toujours une large part de son bien aux amis et aux étrangers. Il avait trente-quatre ans lorsque, d'après son récit, il sentit naître en lui la conviction qu'il avait reçu d'en haut le don de guérir les scrofules, qu'on appelait alors le mal du roi. Il garda cette certitude pour lui, et enfin il en fit part à sa femme qui douta. « Seul ou en public, éveillé ou dormant, écrit-il, je me sentais poussé à exercer ce don. »
Un habitant des environs lui amena son fils, qui, au bout d'un mois, s'en retourna complètement guéri. Ce fut ensuite une femme, déclarée incurable par un célèbre médecin, et qui, en six semaines, recouvra la santé. Les scrofuleux des comtés voisins vinrent lui demander une simple imposition des mains et la plupart furent guéris. Sa méthode consistait à frictionner la partie malade ; en même temps, il offrait à Dieu une fervente prière pour la guérison du patient.
En 1665, pendant la semaine de Pâques, il eut conscience que cette faculté grandissait, que ce don accordé par Dieu pouvait s'étendre à d'autres maladies. Il essaya de conjurer les accès d'une fièvre pernicieuse et réussit. Il cicatrisa aussi un ulcère qu'un pau­vre homme avait à la jambe. Un témoin digne de foi rapporte que la cour de sa maison était remplie d'une foule de malades attendant la venue du Stroker, comme on l'appelait à cause du verbe stroke, toucher doucement, flatter de la main.
- J'ai entendu raconter, dit ce même témoin, par mes deux soeurs aînées, mon frère, mon père et ma mère, toutes personnes très véridiques, comment ils l'avaient vu plusieurs fois poursuivre une violente douleur de l'épaule au coude, du coude au poignet, et du poignet à l'extrémité du pouce, et là il la comprimait fortement pour la faire disparaître. Ce sont choses si extraordinaires que, bien qu'elles soient vraies et authen­tiques, on ose à peine les rapporter.

[ville]

Le bienfaisant guérisseur, assiégé par les malades, n'avait plus de temps à donner à ses propres affaires, à ses amis, à sa famille. Trois jours de la semaine, de six heures du matin à six heures du soir, pendant six mois, il imposait les mains sur tous ceux qui se pré­sentaient ; l'affluence devint telle qu'il fut obligé de déserter sa mai­son et d'aller résider à Youghal, ville des environs.
En l'année 1665, lors de la grande peste de Londres, beaucoup de malades lui vinrent d'Angleterre et les magistrats ayant craint qu'ils importassent la contagion, Greatracks retourna chez lui où il les accueillit et imposa les mains sur tous.
- Plusieurs furent guéris et plusieurs ne le furent pas, écrit-il naïvement. L'étable, la grange et la brasserie étaient converties en hôpitaux, et cependant, par la grâce de Dieu, personne de ma famille ne fut atteint de mal, et les malades, affligés de maux divers et réunis dans les mêmes lieux, ne s'infectèrent pas mutuellement.... Plusieurs me demandent, continue-t-il dans sa curieuse autobiographie, pourquoi les uns sont guéris et les autres ne le sont pas. A quoi je réponds qu'il peut plaire à Dieu d'employer, à travers moi, tels moyens qui opèrent selon les dispositions du patient, et qui, par cela même, ne sau­raient être efficaces pour tous. On me demande encore pourquoi les uns sont guéris sur-le-champ, tandis que d'autres le sont plus lentement ; pourquoi les douleurs sortent chez quelques-uns par les yeux, chez d'autres par les doigts, les oreilles ou la bouche. A quoi je dis que si toutes ces choses pouvaient s'expliquer, il n'y aurait pas lieu de les trouver étranges. Qu'on me dise quelle est là substance qui conjure le mal, qui le fait aller et venir, et il sera plus facile de résoudre ces questions. Il en est qui veulent que je leur explique pourquoi ou comment je poursuis certaines douleurs de place en place jusqu'à ce qu'elles aient quitté le corps, et cela en posant mes mains à l'extérieur, sur les vêtements et pourquoi je n'ai pas la même puissance sur toutes les douleurs. A quoi je réplique qu'il en est ainsi sans que j'en puisse donner aucune raison. Cependant, je suis porté à croire qu'il y a des douleurs qui affligent les hommes à la façon des mauvais Esprits, lesquelles douleurs ne peuvent endurer le contact de ma main, ni même de mes gants, sans fuir aussitôt, y eût-il entre moi et elles six ou huit robes ou mantes, ainsi que cela est arrivé pour lady Ranelagh.
Autre demande : l'action opérative de ma main provient-elle de la température de mon corps, ou d'un don divin, ou de la réunion des deux ? En vérité, je n'en sais rien mais j'ai lieu de croire qu'il y a là quelque don particulier et divin.

[Saint François aide]

Le doyen de Lismore somma, par ordre de l'évêque, M. Greatracks de comparoir, et lui défendit à l'avenir d'imposer les mains sur les malades. M. Greatracks se soumit deux jours à cet ordre mais, passant par le village de Cappogénis, il rencontra tant de pauvres infirmes venus d'Angleterre pour solliciter son secours, que, touché de leur misère, il ne put s'empêcher de les guérir.
De nouveau requis par l'évêque de produire sa licence, comme devaient le faire tous les médecins exerçant dans le diocèse, il répondit qu'il n'avait point brevet de docteur, et ne connaissait pas de loi défendant de faire le bien à son prochain. L'évêque insista sur la prohibition, Greatracks refusa de s'y conformer et continua chez lui et à Dublin d'exercer ce qu'il croyait être un don.

[Irlande]

Lord Conway, sur la renommée du miraculeux guérisseur irlandais, le fit prier par un ami de se rendre à Rugby, dans le Warwickshire, pour soulager lady Conway, atteinte d'un mal de tête violent et opiniâtre. M. Greatracks s'embarqua à Youghal, et alla de ville en ville, guérissant en chemin. Il échoua pourtant, ainsi qu'il l'avoue avec candeur, auprès de la noble dame pour laquelle il avait fait ce long voyage néanmoins, il fut traité avec de grands égards par lord Conway, qui, dans une lettre à son beau-frère, déclare lui avoir vu guérir un cas de lèpre des plus invétérés et plusieurs autres maladies.
Il alla de Rugby à Worcester, et fut mandé par ordre du roi à Whitehall. En conséquence, il se rendit à Londres et s'y logea à Lincoln's Sun Fields. Après sa présentation à la Cour, il revint à son logement où il guérit en public nombre de malades au grand ébahissement de toute la ville.

Greatracks parut pour la dernière fois en public à Dublin, vers 1681. Il mourut deux ans après, dans son domaine d'Affane.

Les spirites ne peuvent se tromper sur le don, sur la puissance curative du puissant médium guérisseur Greatracks, qui, semblable à nos magnétiseurs spirites, implorait Dieu et les bons Esprits avant d'agir sur les malades.
Cet homme généreux était dans la vérité et, dans son temps, l'épithète de charlatan lui fut appliquée comme elle le fut au Christ, comme elle l'est aujourd'hui aux spirites qui pensent et agissent de même, preuve que, depuis 1656, nous avons peu progressé, et que deux mille ans suffisent à peine pour régénérer une humanité peu avancée.
Comme le bon Irlandais, rendons l'espoir aux découragés, allégeons les maux de nos frères en épreuves, montrons nous doux et charitables en secourant les souffrances matérielles et morales ; un spirite doit être accessible à tous et enseigner les vertus dont un guérisseur nous donnait l'exemple, il y a trois cents ans. Aimer son prochain comme soi-même n'est pas une vertu assez commune, pour dédaigner et laisser dans l'ombre la noble figure de notre frère Greatracks.