MICHEL VARIS LE KNOCHENHEILER DE BERIG
par le Docteur Pierre KOLOPP, membre associé libre.


BERIG est un coquet village-rue à trois kilomètres de Grostenquin qui vit des jours paisibles à l'ombre du clocher de sa mairie qui renferme encore la cloche qui autrefois donnait l'alarme. L'église se situe à deux kilomètres de là, entourée par les cinq maisons de l'écart de VINTRANGE. En circulant sur la route nationale 74 on est intrigué par cet important édifice, contrastant avec les rares habitations. C'est là que résidait le seigneur du lieu qui ne voulait certainement pas user les sabots de ses chevaux pour aller à la messe. C'est tout du moins la malicieuse explication donnée par les habitants de BERIG. Mis à part ces particularités, une autre curiosité attire le regard. Sur le bord de la Grand-rue, on remarque une statue de pierre, entourée de sapins, représentant grandeur nature, un homme tête nue, vêtu d'une blouse de
paysan: Michel VARIS, cultivateur de son état, comme la plupart de ses concitoyens de cette région essentiellement rurale. Cet homme, hors du commun semble...t-il, méritait bien qu'on lui consacra quelques lignes dans l'enceinte de notre Académie, d'autant que les statues des rebouteux sont choses peu courantes. Sa généalogie fut étudiée par notre confrère Jean HOUPERT, professeur honoraire d'Université Nord Américaine, qui est un de ses lointains descendants.

Michel VARIS appartenait à une nombreuse famille de laboureurs, établie à LINSTROFF, dont il est fait mention dans le plus ancien registre paroissial de GROSTENQUIN. Il est né à LINSTROFF le 14 mai 1777,
épousa à BERIG en 1804 Marguerite FRANÇOIS dont il eut deux fils morts nés et une fille Suzanne. Il devint un des plus importants laboureurs du village, ayant plusieurs chevaux dans son écurie, et un influent personnage: 
maire, président du conseil de fabrique, grand électeur en 1804. Il était considéré comme voulant régenter tout le monde, ne tenant aucun compte de l'avis de ses conseillers municipaux. Il rompit quelques lances
avec les curés de BERIG. Il demanda le déplacement du curé BAUMANN qui, d'après-lui, fréquentait trop les cabarets, puis du curé BURGUND, un caractère particulièrement énergique qui ne supportait pas que l'on chanta faux à la messe. Celui-ci fut remplacé par le curé Schumacher qui ne résista pas aux tracasseries du maire, ce qui l'amena à tirer à plomb de chasse sur ses paroissiens. Toutes ces histoires de clocher, s'étendant sur les trente années suivant la Révolution, ne sont pas spécifiques de BERIG et se
retrouvent dans bien des communes lorraines.
Mais revenons à ce qui a fait la réputation plus que régionale de Michel VARIS.

Son père avait déjà la renommée d'un guérisseur. Notre héros, à l'âge de douze ans, en 1789, faisait avec ses camarades, plusieurs fois par jour, le trajet de LINSTROFF à GROSTENQUIN, où il fréquentait l'école paroissiale. Il avait remarqué dans une haie une vieille croix de chemin que des révolutionnaires venaient de démolir. Il entreprit de rassembler les morceaux éparpillés de cette croix en grés. Il les remonta patiemment et lorsqu'enfin il retrouva le dernier morceau, un bras du crucifié, il le recolla de son mieux et contempla son oeuvre avec satisfaction. C'est alors, dit la légende populaire, qu'il entendit une voix douce
comme sortant du haut de la croix reconstituée, lui disant : « comme tu as remonté si patiemment une croix mutilée, ainsi tu pourras à l'avenir remettre en place des membres des hommes et des bêtes ».
Michel VARIS devint un rebouteux très expert, ayant acquis une extraordinaire connaissance des os. Convoqué par des professeurs de la Faculté de médecine de Strasbourg, il fut mis à l'épreuve. On lui présenta en vrac les os d'un squelette humain, dont on avait soustrait un os du métatarse. VARIS mit
rapidement les os en place, et déclara qu'il manquait un petit os du pied. Il exerça son art sur les hommes et sur les animaux. Jamais il n'entreprit de cures miraculeuses, se contentant de traiter fractures, luxations, entorses avec un succès qui justifia son extraordinaire réputation. Il fut surnommé le KNOCHENHEILER de BERIG. Chaque matin, VARIS assistait à la messe, puis se rendait à l'auberge que tenait sa nièce Mm e JOYEUX, où l'attendait une salle pleine d'éclopés. Je me contenterai de rapporter trois guérisons spectaculaires qui me furent contées. Je dois à notre confrère Denis Metzger, le récit transmis par la saga familiale de l'aventure de son aïeul. Je l'en remercie. Celui-ci avait présenté, à la suite du dégagement de sa toiture qui, en novembre 1829 avait cédé sous le poids de la neige ou à la suite d'une tempête, ce qui semble être un lumbago aigu l'immobilisant totalement. Il fut transporté dans une charrette de Longeville-les-St-Avold où il résidait, à BERIG, distant d'environ huit kilomètres. Il dut passer une nuit dans une grange du village et le lendemain fut présenté à Michel VARIS. Celui-ci le manipula et le remit sur pied à telle enseigne que, sur le chemin du retour, il monta à pied à la chapelle Saint Biaise qui se dresse sur une colline escarpée à quelque distance de Grostenquin pour y rendre grâce à Dieu.

Les recherches de notre confrère dans les archives communales de Longeville-les-Saint-Avold, confirment que la maison de Jean Metzger (1784-1872) s'est écroulée en novembre 1829 et que la commune lui a
donné le bois nécessaire à la réfection de la charpente. Deux autres guérisons m'ont aussi été rapportées, le souvenir des autres, vraisemblablement plus banales, s'étant estompé. VARIS, cultivateur, faisait de fréquents transports de céréales à Metz, Nancy, Sarrebruck et Strasbourg. Lors d'un voyage à Nancy il fait halte dans une auberge pour se désaltérer et faire reposer ses chevaux ; Il entend les plaintes d'un malheureux maçon qui, tombant de son échafaudage, s'était dévié la tête dans sa chute, de sorte que celle-ci s'était complètement retournée sur le dos. Deux médecins, perplexes, cherchaient en vain à le soulager. Il proposa ses services, affirmant pouvoir le guérir instantanément. Il fit monter le blessé sur un escabeau l'amenant ainsi à sa hauteur, car il était très grand, lui plaça une pelote de fil à coudre sous une aisselle et un bras relevé vers le plafond. Il saisit alors la tête à pleine main, le souleva quelques secondes en faisant basculer l'escabeau d'un coup de pied, de sorte que le maçon plana quelques instants dans le vide, avant de retomber sur ses pieds. La tête était remise en place. Cette manipulation, quelque peu brutale, stupéfia les médecins et les assistants. On les comprend. Un autre fait me fut conté par Madame HOUPERT, récit qu'elle tenait de son aïeule qui en avait été témoin. Un enfant était tombé d'une charrette de foin et sa tête lui était rentrée dans le corps (sic). Là encore au prix d'une manipulation VARIS remit tout en place pour le plus grand bonheur du blessé et de ses parents. Une de ses descendantes, Marie SCHONT, interrogée sur son célèbre parent en 1961, put donner les renseignements suivants « Je me rappelle l'eau merveilleuse des plaies dont on parlait beaucoup. Je sais qu'il y mettait du vitriol de Chypre, du safran, mais le reste je ne m'en souviens plus. On l'appelait aussi l'eau verte. Il composait également une crème qui guérissait les plaies en l'espace de quelques jours » Sa renommée s'étendait jusqu'aux pays voisins: la Suisse, l'Allemagne, le Luxembourg. Il put traiter ses patients sans être inquiété par les médecins ou la justice. Les éclopés affluaient d'autant plus nombreux que ses soins étaient gratuits. Il n'acceptait que des dons en nature et il aidait parfois les plus nécessiteux. Aux dires d'une de ses descendantes, la cour de sa ferme et la grand-rue étaient encombrées par toutes sortes de véhicules, diligence, tilbury, char à banc. Il fallait parfois attendre deux à trois jours pour pouvoir approcher le « WUNDER DOKTOR », cet homme charitable qui traitait gratuitement, par amour du prochain, sans esprit de lucre. 

Michel VARIS décédait à 73 ans, en 1850, sans descendance directe, pleuré par tous ceux qu'il avait soulagés.Sa nièce, Mm e JOYEUX, aubergiste, prétendit avoir hérité du don de son oncle et voulut poursuivre son oeuvre. Mais ce don était fort amoindri et, oubliant l'esprit de charité et l'amour du prochain, fit payer ses soins.
Traînée en justice par les médecins, elle fut condamnée à un an de prison qu'elle effectua à Hagueneau, malgré ses 70 ans. Il s'agit là d'un fait qui m'a été rapporté, sans confirmation possible et qui paraît peu véridique, compte tenu de l'habituelle mansuétude des tribunaux pour l'exercice
illégal de la médecine. Sa nièce, Mme BINA de BERNSDORFF, encore moins douée, lui succéda sans jamais atteindre la réputation de son parent. Une dernière descendante de Michel VARIS, Marie de TROMBORN, qui s'attribuait fallacieusement le fameux don, n'eut pas plus de succès. Elle décédait il y
a une dizaine d'années sans descendance. Michel VARIS fut inhumé dans le cimetière de VINTRANGE où l'on retrouve un monument funéraire qui fut surmonté d'une croix monumentale. Le crucifix fut emporté par un éclat d'obus en novembre 1944. Personne n'a eu le courage de recoller la croix mutilée. Faut-il espérer en un nouveau miracle ? Michel VARIS doit-il revenir en ce bas monde pour remonter lui-même le pauvre crucifié ? Sur la pierre tombale recouverte de mousse on peut lire, difficilement il est vrai, «ici repose Michel VARIS, né à GROSTENQUIN le 14 mai 1777, décédé à BERIG le 15 juillet 1850. Dans sa clémence le ciel lui avait accordé le don de guérir les fractures. Et ce grand coeur n'avait d'autre
félicité que d'exercer ici bas, comme son divin maître, la douce mission de soulager les infortunes. Non content d'adoucir leurs souffrances corporelles, sa main généreuse leur faisait accepter une aumône si souvent nécessaire « Priez Dieu pour lui » et sur le socle de la croix on peut lire « sa mémoire
restera éternelle » ce que semble démentir cette tombe abandonnée.Il fut décidé de perpétuer sa mémoire par un monument. Un comité fut créé pour susciter une souscription publique. Celui-ci était composé de :
- l'abbé RICHERT, curé de Berig,
- SCHOUMERT juge de Paix à Grostenquin,
- GENOT, notaire à Morhange,
- BASTIEN, notaire à Morhange,
- CONRAUX, notaire à Hellimer,
- CANAPPE, ancien maire de Berig,
- HOFF Jean, ancien maire de Grostenquin et gendre de VARIS.
- POUGNET, membre du Conseil général.
Il adressa aux maires et aux curés du canton une lettre dans le style
ampoulé de l'époque et datée de juin 1851.

« La reconnaissance impose à toute la contrée le devoir de perpétuer le souvenir du vénérable père Varis de Berig, en laissant à la postérité un témoignage éclatant des bienfaits sans nombre qu'il n ' a cessé de répandre, pendant plus de cinquante ans sur tous les blessés, de quelque nature qu'aient été leurs souffrances. Il est, en effet, peu de personnes en notre pays qui n'aient dû recourir à lui après un accident, aussi toutes les voix s'élèvent-elles pour publier son éloge et le coeur de chacun est il animé de
la plus vive gratitude envers l'homme de bien que nous avons tous pleuré. Il est donc inutile d'entreprendre ici de faire connaître le poids de bonté, le dévouement inaltérable, le don providentiel que nous avons trouvés en lui, pendant toute sa vie, hélas trop courte, quoique si bien remplie, puisqu'elle
ne compte que des oeuvres de bienfaisance. Ses amis ou plutôt les admirateurs d'une aussi belle existence, ont dû former le projet d'ériger à Berig un monument digne de sa mémoire, destiné
surtout à honorer la vertu et à encourager le dévouement par son exemple. Confiante dans la participation que vous accorderez sans doute à cette oeuvre, nous vous prions, Monsieur le curé, d'annoncer ce projet à vos paroissiens réunis et de leur adresser quelques paroles d'exhortation à ce sujet. Nous pensons que tous voudront concourir à réaliser cette oeuvre de reconnaissance publique et que les pauvres même, qu'il aimait tant, s'empresseront d'offrir leur obole pour perpétuer le nom du bienfaiteu commun. Ce monument sera érigé à Berig, à côté de la route, devant la maison si connue de M. Varis et portera sur des tables de marbre « au Père Varis les habitants de la commune de... reconnaissants ». « Nous vous prions, Monsieur le curé, de vouloir bien vous concerter avec monsieur le maire de votre commune à qui nous venons d'écrire sur la convenance qu'il y aura de faire une quête à l'église ou d'ouvrir une souscription à domicile ou mieux peut être, d'employer l'un ou l'autre moyen. Quand les offrandes seront recueillies ou que le montant de la souscription vous sera connu, nous vous prions, Monsieur le curé, d'en donner avis au plus tôt à l'un ou à l'autre des membres soussignés du comité qui s'est constitué pour diriger cette oeuvre. L'un de ses membres qui sera délégué à cet effet, centralisera les fonds ; pour y parvenir il aura
l'avantage de se rendre près de vous Monsieur le curé, aussitôt après que votre lettre d'avis nous sera parvenue, afin de délivrer un récépissé du montant qui lui sera versé. Ce membre délégué sera porteur des pouvoirs et de pièces authentiques délivrés pour le comité. Un état général des communes qui auront contribué à l'oeuvre sera imprimé et adressé à monsieur le curé et à monsieur le maire de chacune
d'elles, avec le chiffre de leurs offrandes. A ces moyens de constatation messieurs les membres soussignés ajoutent qu'ils s'engagent à surveiller avec une scrupuleuse exactitude l'emploi des fonds et l'exécution du monument. Ils publieront aussi, dans l'état susdit des communes donatrices, la copie des marchés, et autant que possible le dessin du monument avec les inscriptions nominales desdites communes. Dans l'attente de votre réponse, nous vous prions, Monsieur le curé, d'agréer, l'expression du profond respect avec lequel nous avons l'honneur d'être vos très humbles serviteurs ». Cette souscription déclencha une enquête de la gendarmerie, un rapport au sous-Préfet de Sarreguemines transmis au Préfet de la Moselle. Celui-ci conclut à la régularité de l'opération, exigeant que les fonds recueillis soient versés dans la caisse municipale et que la statue soit érigée sur un terrain privé. Elle fut implantée devant la maison de Varis sur un terrain lui appartenant, en 1853. Cette statue de pierre, de très belle facture, représente, grandeur nature, Michel VARIS, tête nue, vêtu d'une blouse de paysan, tenant dans sa main gauche un chapeau à larges bords, son avant-bras droit replié sur son coeur. Il est appuyé à droite sur une gerbe de blé, et son pied gauche repose sur un soc de charrue largement écorné. Sur le socle on lit d'un côté « A la mémoire de Michel Varis née à GROSTENQUIN le 14 mai 1777, décédé à BERIG le 15 juillet 1850 » et sur une autre face « Sa mort a mis en deuil toute la contrée qui perd en lui son bienfaiteur » Sur la face antérieure il existe un bas-relief le représentant traitant ses patients. Ce bas-relief est fort abîmé par le temps mais il semble aussi avoir été martelé. La tradition locale affirme que ce monument représentant un simple paysan protégea le village de la destruction en 1870 par les Prussiens,
exaspérés par les francs tireurs isolés lors de la retraite de l'armée française se repliant vers Metz après la désastreuse bataille de FROESCHWILLER.

Les Bavarois rendirent même les honneurs en passant devant l'effigie du « BER1GER MANN ». La seconde guerre mondiale ravagea le village et un éclat d'obus emporta la tête de la statue, tête qui fut heureusement retrouvée, remise sur les épaules de notre héros. Ce fait est cité par MANN, mais non confirmé par les anciens habitants du village. Les statues de rebouteux sont rares. Les recherches d'un internaute familial n'ont trouvé qu'un exemple en Lozère et plus précisément à NASBINALS. Cette statue perpétue la mémoire de PIERROUNET, né en 1832 et décédé en 1907. Il semble s'agir là d'un diminutif familier aucun patronyme n'est mentionné. PIERROUNET était cantonnier, s'occupant de la route allant de
NASBINALS à MARVEJOLS. Il est décrit comme un robuste montagnard, noir de poils, trapu, de manières affables et simples, modeste et timide, aimant rendre service et pourtant désirant passer inaperçu. Toujours vêtu d'un pantalon sombre et d'un gilet noir à manches, il recevait sa clientèle dans sa maison, ou sur le revers des fossés de la route où il travaillait. On estime à trente, trente cinq, le nombre de patients quotidiens, et pour ce, un service de voiture à cheval avait été organisé depuis la gare d'AUMONT. L'hôtellerie locale connut un essor sans précédent. Ses citoyens reconnaissants l'élirent conseiller municipal en 1898 et 1902. Contrairement à Michel VARIS, il fut assigné devant le tribunal de MARVEJOLS en 1905 et condamné à une amende pour exercice illégal de la médecine. Il décédait en 1907. Une souscription publique permit d'ériger une statue le représentant en buste, statue due à un sculpteur de MILLAU et implantée sous le FOIRAIL de NASBINALS, où elle se trouve toujours. Sur le socle est inscrit « Hommage à PIERROUNET » et aux quatre angles sont sculptées des béquilles. Comme il faut une morale à toute histoire, lequel de mes confrères ne rêverait d'un tel hommage posthume, après une vie professionnelle bien remplie.

BIBLIOGRAPHIE
Mes remerciements vont à Madame et Monsieur Constant HOUPERT
à qui je dois maints renseignements et documents sur la vie de Michel
VARIS, ainsi que sur l'histoire de BERIG-VINTRANGE.
Archives départementales, Cotes 1 T 79, Berig-Vintrange.
Michel Varis in Sagen und Geschichten aus Lothringen, Saarlautern
1941, p. 64.
Le guérisseur de Berig Le Lorrain du 3.9.1955 et du 3.11.1955.
Michel VARIS in la Lorraine illustrée du 15 juillet 1965 par Paul
Schmitt, p. 10 et 11.
Der berühmte Knochen Heiler Michel Varis, par Michel MANN dans
les Amis des Foyers Chrétiens, 21.2.1988.
BERIG-VINTRANGE, vieux village de l'Est mosellan, par Michel
MANN, ouvrage polycopié non daté.